Ténèbes Troyens

-« Des gens essaient de pénétrer chez moi ! Vite les enfants allez vous cacher ! Que nous veulent ils ? »

Ces quelques mots furent mes derniers en tant qu’homme libre. Je vais vous raconter pourquoi.

Je suis le « chef » de la communauté juive de Troyes, enfin, on dit chef mais je suis simplement celui à qui on se réfère quand on doit poser une question. Il est vrai que notre religion n’est pas la plus appréciée de France, mais nous n’avons jamais eu de réels problèmes jusqu’à aujourd’hui. Pâques se rapprochait, il n’y avait toujours aucun signe d’un quelconque danger, rien d’inhabituel, excepté peut-être la totale ignorance des chrétiens à notre égard, mais cela ne nous a guère étonnés. Il devait encore y avoir une de ces rumeurs farfelues qui nous faisait passer pour des fous.

Nous arrivions au terme de cette journée banale lorsque je vis une lueur orange derrière ma fenêtre. Nous avons alors pensé que c’était un incendie qui se propageait.

Mon corps se raidit soudainement,  mon sang se glaça, un frisson me fit presque défaillir. Je compris grâce aux cris de l’extérieur que ce n’était pas un incendie. Un homme avait crié « les juifs n’avaient-ils pas besoin de sang humain pour célébrer leur Pâques ? » et toute la meute acquiesça dans des cris de rage incontrôlée.

tenebres-troyens-321072018.jpg

Une pierre fut lancée à travers ma vitre .

-« Des gens essaient de pénétrer chez moi ! Vite les enfants allez vous cacher ! Que nous veulent-ils ? »

C’était déjà trop tard. Personne n’eut le temps de réagir. Ils étaient déjà à l’intérieur. Je ne me souviens pas vraiment de ce qu’il s’est passé après. Il ne me restait que quelques vagues images. J’étais allongé à côté d‘un cadavre qu’ils avaient ramené. Ils m’arrosaient d’une pluie de coups.

A mon réveil, ma famille et moi, ainsi que treize amis étions enfermés dans une prison aux murs ternes et à l’odeur de mort. Je n’eus pas le temps de retrouver mes pensées que des formes nous attrapaient un par un pour nous mettre dans une calèche. Je ne pus voir que leurs yeux assoiffés de sang et leurs sourires si malsains qu’ils en effraieraient le plus stoïque des Hommes.

Nous fûmes emmenés au tribunal ecclésiastique. Notre crime aux yeux de la ville: être de dangereux assassins (étant donné le cadavre chez moi). Notre vrai crime: être juif.

Ils nous ont demandé, afin de ne plus être des criminels, d’abjurer notre foi. Mais nous aimions notre dieu et pour rien au monde nous l’aurions renié. Ils nous ont alors renvoyés dans notre cellule. En tant que chef, j’ai prévenu ma communauté que notre vie de chair allait bientôt se terminer mais que nous serions récompensés dans les cieux.

En effet, quelques jours plus tard, nous fûmes été envoyés sur une place publique où une foule grouillante était venue nous observer.Alors que nous allions au bûcher,ils nous invitèrent encore à abjurer notre foi « hérétique » comme ils le disaient, mais nous refusions tous. Je fus le premier envoyé aux flammes. Comme tous mes camarades, je partis de cette vie sans montrer de douleur, avec un simple sourire imprimé sur mon visage. Ma femme fut la dernière, elle a vu ses enfants, son mari périr dans les flammes. À nouveau, la meute lui demanda de reconnaître la chrétienté. Mais pleine de courage et d’amour envers notre dieu, elle se jeta d’elle même dans les flammes afin d’en finir avec cette vie éphémère.

tenebres troyens 221072018.jpg

Ce court récit n’est pas une histoire inventée, mais bien un massacre qui a eu lieu dans notre ville en 1288. Comme vous l’avez compris, dix huit personnes ayant étudié la Torah ont été tuées dans d’atroces souffrances car ils aimaient leur dieu. Cette ignominie marquera un grand nombre de personnes et l’histoire juive. Un poème épique de dix sept quatrains sera même rédigé pour raconter leur histoire. Il sera traduit du vieux français par le philosophe Arsène Darmesteter. Voici la deuxième strophe :

« II- Notre joie est troublée ; troublé notre réduit.

Car ceux que la Torah occupait sans répit,

Étudiants sans fin et de jour et de nuit,

Ils ont reconnu Dieu ! Et tous ils ont été détruits. »

J’ai pu rédiger cet article grâce à l’ouvrage Histoire des juifs de France : Des origines de la Shoah, Volume 1 qui traite de cet événement durant quelques paragraphes.

 

Article écrit par Émilien Trouplin / Illustrations par Emma Meirhaeghe

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :