Brol, la vague belge continue de déferler

Sorti le 5 octobre dernier, voici notre critique de Brol, le premier album de la chanteuse pop Angèle, que nous avions déjà rencontré à deux reprises.

Un joyeux « Brol »

Brol. Ce terme typiquement belge, issu du néerlandais, désigne selon la définition qu’en propose Angèle sur son compte Instagram « le bazar, le bordel, il représente symboliquement les thèmes abordés dans les chansons ; la flemme, la jalousie, la loi de Murphy, la comparaison, la frustration, le sexisme, la peur, l’angoisse…Ces sujets-là sont des brols, parfois on aimerait s’en séparer mais on n’y arrive pas, sans trop savoir pourquoi ». Nom acidulé, frisant l’insolence, de l’album de la jeune femme de 23 ans à l’image sage, aux yeux pétillants et au sourire narquois.

Cet album aux sonorités électro-reggae-pop ne se prive de rien, et évoque au détour des 12 titres (dont 8 exclus) qui le composent tout ce qui touche Angèle, de près ou de loin. Cette artiste belge de 23 ans, révélée au cours des 3 dernières années grâce à de courtes vidéos de reprises de chansons sur son compte Instagram, se fait dans Brol symbole de toute une nouvelle génération dynamique et ultra-connectée. Il arrive donc comme une vague rafraîchissante de chansons légères, à la musicalité qui sonne juste en toute simplicité, mais aux textes acidulés et provocants comme dans Balance ton quoi, dénonciation certaine du sexisme ambiant, où elle annonce fièrement qu’elle ne passera « pas à la radio parce que [ses] mots sont pas si beaux » et préfère « balancer » clairement au patriarcat : « laisse-moi aller te chanter d’aller te faire en-mmmh ».

angèle la thune.png

Les photos et graphismes de l’album ont été co-réalisés par le duo bruxellois Bold et Charlotte Abramow, une photographe et réalisatrice de clips notamment ceux de Je veux tes yeux et La Loi de Murphy, avec lesquels Angèle a littéralement explosé en termes de vues. Les images sont cocasses, décalées, pleines de sourires édentées comme sur la pochette de l’album, de loutres qui sont à Angèle ce que les crocodiles sont à son frère Roméo Elvis, mais aussi d’une ironique mélancolie.

Des mots sur les maux de son temps 

angèle victime des réseaux

Angèle est une artiste 2.0, qui a grandi sur les réseaux sociaux, et sa musique s’en ressent. Elle leur dédie notamment la chanson Victime des réseaux (on peut ici voir une référence au titre Victime de la Mode de MC Solaar, un ami de la famille et sorte de mentor artistique d’Angèle) dans laquelle elle évoque une certaine Dominique, et « Dominique elle ment, c’est tentant de leur montrer même si c’est pas vrai […] sa vie n’est pas parfaite comme elle aime leur montrer ». Dominique est l’allégorie d’une jeunesse qui parfois se sent mal, confrontée à l’exposition d’images issues de vies aussi parfaites que fausses, et Angèle nous montre ici toute la perfidie de réseaux qui mentent puisque « nobody is really happy I wish I’d be like you, you wish you’d be like me » et sont à l’origine d’un nouveau sujet abordé dans Brol : la jalousie.

angèle jalousie

Jalousie est un autre titre de cet album, dont le clip réalisé par Neels Castillon & Léo Walk est sorti quelques jours avant l’album, et dresse le portrait d’une amoureuse en plein songe qui se surprend à envier une autre fille avec le fantôme de « jalousie [qui lui] dit qu’elle est belle ». Cette amoureuse prise de doutes semble être la version en couple de celle qui dans Je veux tes Yeux attendait de pied ferme celui sur qui elle avait jeté son dévolu « J’ai vu que t’as vu ; tu réponds pas. Alors j’attends, toujours j’attends qu’enfin il sonne ce son latent ». Enfin, dans un touchant piano-voix à cœur et chœurs ouverts, Nombreux, elle parle d’un amour indéfectible et propose un écho aux deux chansons précédemment évoquées, lorsqu’elle chante que « jalousie ça me plait pas » ou « moi je voulais tes yeux ça ne changerait pas » et résume en quelques mots l’essence même de ce qu’elle éprouve : « mes yeux ne suivent que toi ». Seule cette personne qu’elle aime a de l’importance à ses yeux et l’essentiel est dit.

Une mélancolie évidente

La mélancolie d’Angèle traverse tout son album, à la manière d’un fil rouge et il s’en ressent de plusieurs manières. A la fois, du fait de la Flemme à laquelle elle est soumise et qui dévoile d’elle une attitude boudeuse presque infantile puisque « sortir c’est pour les nuls ». La mélancolie c’est aussi une forme de frustration, la frustration qui naît d’une journée de poisse, une journée où rien ne va lorsque La Loi de Murphy s’acharne. Angèle pose alors sa douce voix déprimée de tous ces petits accidents du quotidien, depuis le dragueur lourd qui lui fait rater son tram, à la pluie qui ruine son brushing, le tout contrasté par une instru colorée et pop.

Les Matins, c’est aussi synonyme de mélancolie pour Angèle qui ouvre cette chanson par l’antithèse « doux matin au goût amer », et elle raconte alors ses pleurs et la peine qui naît de sa rupture. Son texte baigné de larmes dépeint sa nuit solitaire, le manque de celui qu’elle aime et l’espoir brisé au petit matin que tout ce qu’elle ressent ne soit qu’un cauchemar.

Et tout ce spleen pourtant n’est selon Angèle et Roméo Elvis plus à la mode dans Tout Oublier, seul duo cet album, puisque « c’est pas compliqué d’être heureux ».

Enfin, elle résume son parcours de ces deux dernières années dans Flou qui dépeint avec élégance tous les doutes qui la traversent et l’incompréhension qu’elle éprouve vis-à-vis de l’explosion si rapide de sa carrière musicale. Elle semble balancée entre ses rêves de gloire et réussite devenus réalité et qui pourtant lui révèlent à quel point tout ça n’est que superficiel et fragile. A la manière d’une litanie, elle n’a de cesse de se répéter que « tu te sens comme la reine du monde mais c’est qu’une impression, les gens t’aiment pas pour de vrai, tout le monde te trouve géniale alors que t’as rien fait ». Elle révèle aussi l’angoisse qui naît de tout ce qu’elle vit, la perte de ses repères et de sa propre personne et conclut son album sur une note de doute avec « Tout est devenu flou, j’en ai bien peur la suite on verra ».

Coup de Cœur

Le coup de cœur est celui d’une fille, sur une autre personne qu’elle aime à tel point qu’elle l’érige en reine et avec qui l’amour semble impossible ; et pour cause ce sont deux femmes. Dans cette chanson, l’amour semble être la lumière et la force nécessaire pour briser les préjugés, l’hétéronormativité et une homophobie qui veut que « deux reines c’est pas trop accepté ». Et l’espoir enfin d’Angèle est celui d’un conte à la fin joyeuse, puisque qu’elle croit « aux histoires qui parfois peuvent bien se terminer » et encourage l’amoureuse à persévérer puisqu’un jour elle pense que l’autre fille « acceptera qu’elle [l’]aime un peu plus fort ».

Enfin, le coup de cœur, c’est cet album haut en couleur, à la fois ancré dans son époque par le brol qu’il évoque, tout en se montrant décalé par une approche artistique originale et piquante.

Aux histoires qui parfois peuvent bien se terminer

Par Clémence Vitti

Crédits : Charlotte Abramow, Marka, Léo Walk, Neels Castillon

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