Nous sommes l’Humanité: l’appel à l’aide d’un peuple en danger

Nous sommes allés rencontrer le réalisateur Alexandre Dereims lors d’une projection-conférence de son dernier film à Reims, où il était présent.

Le dernier documentaire d’Alexandre Dereims, Nous sommes l’Humanité, se concentre autour de la vie du peuple premier des Jarawas. Arrivé d’Afrique sur le continent asiatique il y a près de 50 000 ans, il s’agit très certainement du premier à avoir migré aussi loin ; Les habitants de l’île d’Andaman du Sud (située sur le territoire indien, au large de la Birmanie) sont aujourd’hui menacés par la montée du tourisme de masse.

Le documentaire montre la vie simple, paisible et en pleine harmonie que les Jarawas mènent au sein de la jungle : comme nous l’a expliqué Alexandre Dereims, chez eux il n’y a pas de conflits, pas de disputes. Chacun part chasser, pêcher avec les autres, fabrique un panier, joue avec les enfants comme bon lui semble et sans aucun reproche ni jugement, tout le monde ne prélève dans la nature que ce dont il a besoin. Le maître mot de la philosophie de vie de ce peuple est simplicité : dans la nourriture, dans les plaisirs de la vie, dans l’organisation, mais aussi dans les relations -il suffit d’un coup de foudre pour se marier, ne plus se quitter et fonder une famille-. Chaque famille dort sur des feuilles disposées à même le sol et se réveille avec le soleil. Tous semblent mettre un point d’honneur à affirmer leur bonheur le long du film : «ici les arbres sont gorgés de fruits, les fleurs sont belles » dit simplement l’un d’eux pour expliquer leur résilience, tandis qu’une des femmes se dit « tout le temps heureuse ».

India, Andaman, A Jarawa woman,, Etalay wearing a beautiful make-up.

Nous sommes ressortis de la projection avec une leçon de vie et un nouveau regard sur le mode de vie occidental, à l’opposé de celui des Jarawas. La beauté de cette nature avec laquelle ils sont en communion est également impressionnante et retransmise finement par les très belles images du documentaire. De la première scène à la dernière, la caméra nous offre un peu de la poésie de ce jardin d’Eden terrestre au travers de superbes couchers de soleil, ou d’images de la jungle de l’île. On ne peut qu’imaginer à quel point vivre cette aventure peut être un expérience hors du commun ; le réalisateur dit en avoir retrouvé foi en l’Homme.

« Viscéralement, c’est comme ça que l’on a envie de vivre »

Selon, Alexandre Dereims, les Jarawas nous donnent une leçon sur la véritable nature humaine. La vie en commun, la solidarité, le partage, la simplicité seraient ainsi des choses que l’on recherche au quotidien, car l’évolution de la société occidentale ainsi que le progrès scientifique nous en auraient éloignés.

« Montrer des gens qui se battent pour leur liberté », telle est la revendication artistique du réalisateur, qui dit être intéressé par « le cinéma qui a du sens ». Il s’attache à montrer la détermination des Jarawas à résister aux influences extérieures et aux tentatives d’assimilation à la société indienne. Pour ce peuple premier, il est hors de question de rejoindre cet « autre monde », un monde « très mauvais », mais qu’ils n’hésitent pas à singer, notamment dans cette « danse du téléphone portable »:

Cependant, l’impact du braconnage et du tourisme s’avère dévastateur pour cette communauté si particulière. La population de cochons sauvages, une des bases de leur alimentation, a dramatiquement diminué sur l’île du fait de la chasse illégale ; encore plus grave, des voitures de touristes s’aventurent sur une route supposée interdite et gardée par l’armée indienne pour prendre en photo les Jarawas. D’autres personnes leur proposent du tabac, de l’alcool, de l’argent en échange de vêtements (dont ils ne ressentent le besoin uniquement du fait de leur exposition aux regards parfois intrusifs des touristes) et de nourriture, procédé déjà utilisé notamment avec les peuples Amérindiens.

Malgré tout, la peur semble être inexistante tout au long du film ; un fait que le réalisateur explique par l’absence de spiritualité chez les Jarawas. Des missionnaires ont en effet déjà essayé de les convertir au christianisme : tentative qui s’est soldée par un échec, d’une part car la majorité des étrangers se sont fait tuer alors qu’ils tentaient d’entrer sur leur territoire, d’autre part car bien qu’ils respectent la croyance des autres, ils y sont parfaitement imperméables. La question de la vie après la mort les fait rire, et les seules interrogations rapportées par le réalisateur consistent à savoir pourquoi les étoiles ne tombent pas du ciel et comment fonctionnent les avions.

India, Andaman, a Jarawa man, Outa hunting.

« Il ya beaucoup de cinémas différents. Celui qui m’intéresse est celui qui a du sens. »

A travers ce documentaire, AD tente donc de sensibiliser le spectateur à la question épineuse du danger menaçant les Jarawas. Grâce à ce film, il espère ainsi « rassembler les combats » des peuples premiers pour leurs droits. Pour pouvoir le tourner, il s’est lui-même exposé à de lourdes peines de prison, le gouvernement indien interdisant en théorie l’accès à leur territoire ; il ne peut d’ailleurs plus retourner dans le pays sans craindre de subir une peine de prison de 28 ans. Avec sa femme, il s’est désormais décidé à créer une association dédiée à la défense de ce peuple, notamment grâce à une pétition afin d’alerter les organisations internationales ainsi que le pouvoir en place.

Ce projet n’a pu être réalisé que grâce à la volonté des Jarawas de revendiquer le droit à l’auto-détermination, d’ordinaire ils n’acceptent en effet aucune visite d’étrangers sur le territoire déjà menacé – ils racontent par exemple avoir tué une dizaine de braconniers menaçant la tranquillité de l’île. En effet, ils ont déjà voulu faire entendre leur voix pour la première fois et ont essayé de se plaindre auprès des autorités locales, malheureusement ils n’ont pas été (assez) écoutés.

Une version du film comprenant une narration sera produite prochainement afin d’être diffusée aux Etats-Unis, et un livre de photographies sortira au cours du mois d’octobre.

Par Baptiste Jouan

Crédits photos: Claire Beilvert

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