La folie dans la poésie

Couverture : Le cri, Munch

La folie est un thème récurrent dans la littérature. Elle a souvent été une source d’études, de réflexion ou encore de récits pour les auteurs notamment dans la poésie. Mais faut-il être fou pour parler de la folie ? Très certainement d’après Aristote qui affirme qu’ « il n’y a pas de génie sans un brin de folie ». Cependant tous les poètes ayant parlé de la folie n’ont pas été médicalement répertoriés comme fous.

La folie est un concept reconnu depuis l’Antiquité mais il est difficile de définir exactement ce qu’il recouvre, car le mot « folie » est polysémique. A travers les époques et les différentes sociétés, la folie désigne la perte de la raison ou la violation des normes sociales. Cependant, on parle aussi de folie dans le cas d’une attitude marginale et déviante, d’une forte passion, d’une lubie, d’une dépense d’argent immodérée, d’une démesure ou bien d’une impulsion soudaine. La folie désigne donc, pour une société donnée, des comportements qualifiés d’anormaux, c’est pourquoi chacun d’entre nous peut revendiquer sa part de folie, comme l’a affirmé Blaise Cendrars « La folie est le propre de l’homme ».

Ainsi, nous pouvons regrouper par thèmes et selon les types de folies les différents poèmes. En effet, Eluard montre la folie sous la forme d’un dérivé de la passion amoureuse ou de la perte d’un être aimé. St Amant, quant à lui, l’explique par des attitudes étranges ou déviantes. Enfin Verhaeren la dépeint à l’aide de descriptions sombres et absurdes.

Les peintures que nous avons associées à ses poèmes sont ici majoritairement surréalistes (Dali, Magritte) car, de part leur force psychique, elles rendent bien compte des images irrationnelles utilisées par les poètes. De même des œuvres, symbolistes, expressionnistes ou impressionnistes, d’artistes comme Klimt renvoient une atmosphère similaire à celle du poème. Nous finirons sur ces beaux mots d’Edgard Allan Poe traduit par Baudelaire, qui a très justement déclaré :

Les hommes m’ont appelé fou ; mais la science ne nous a pas encore appris si la folie est ou n’est pas le sublime de l’intelligence (…) si tout ce qui est la profondeur, ne vient pas d’une maladie de la pensée (…) Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent que endormis.

Une folie dérivée de l’amour

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Entre L’Art de Vivre, René Magritte, 1969

« La terre est bleue », Eluard, L’amour la poésie, 1929

La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s’entendre
Les fous et les amours
Elle sa bouche d’alliance
Tous les secrets tous les sourires
Et quels vêtements d’indulgence
À la croire toute nue.Les guêpes fleurissent vert
L’aube se passe autour du cou
Un collier de fenêtres
Des ailes couvrent les feuilles
Tu as toutes les joies solaires
Tout le soleil sur la terre
Sur les chemins de ta beauté.

Paul Éluard de son nom de naissance Eugène Émile Paul Grindel est un poète français de la première moitié du 19ème. Il adhère au Dadaïsme et devient l’un des piliers du surréalisme en ouvrant la voie à une action artistique engagée. Dans « la terre est bleue », un de ces poème les plus connus, paru dans le recueil L’amour la poésie en 1929, il décrit dans ce poème la douleur qu’a causé la perte de son épouse Gala. La femme est assimilée à la terre à travers une métaphore filée. La passion du poète est déçue et pourtant toujours présente avec une sorte d’entêtement et de désespoir. La démonstration de la pensée d’un fou est manifestée par des phrases au sens premier difficile à saisir que l’on doit à l’influence de l’écriture automatique sur le mouvement surréaliste auquel appartient Éluard.

La folie expliquée

« Le paresseux », Saint-Amant, Œuvres, 1667-1671.

Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,
Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.

Là, sans me soucier des guerres d’Italie,
Du comte Palatin, ni de sa royauté,
Je consacre un bel hymne à cette oisiveté
Où mon âme en langueur est comme ensevelie.

Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
Que je crois que les biens me viendront en dormant,
Puisque je vois déjà s’en enfler ma bedaine,

Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts,
Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine
Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers.

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Les Vierges – Kustav Klimt, 1913
Marc-Antoine Girard, sieur de Saint-Amant est un poète français du 17ème siècle qui se spécialise dans les poèmes burlesques, satiriques ou lyriques. Il fait parti de la toute neuve Académie française. Dans le poème « Le Paresseux » paru dans le recueil Œuvres entre 1667 et 1671, Saint-Amant voit la paresse comme une folie calme, une mélancolie atténuée par l’inactivité. L’âme fainéante est comme enterrée ; la paresse, au même titre que la folie, endort l’être et lui figure une vie heureuse : le paresseux vit dans son propre monde.

Les visions du fou

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Jaune d’Oeuf Soleil, Salvador Dali, 1955

« Fleur fatale », Emile Verhaeren, Les Débâcles, 1888.

L’absurdité grandit comme une fleur fatale 
Dans le terreau des sens, des coeurs et des cerveaux ; 
En vain tonnent, là-bas, les prodiges nouveaux ; 
Nous, nous restons croupir dans la raison natale.

Je veux marcher vers la folie et ses soleils, 
Ses blancs soleils de lune au grand midi, bizarres, 
Et ses échos lointains, mordus de tintamarres 
Et d’aboiements et pleins de chiens vermeils.

Iles en fleurs, sur un lac de neige ; nuage 
Où nichent des oiseaux sous les plumes du vent ; 
Grottes de soir, avec un crapaud d’or devant, 
Et qui ne bouge et mange un coin du paysage.

Becs de hérons, énormément ouverts pour rien, 
Mouche, dans un rayon, qui s’agite, immobile 
L’inconscience douce et le tic-tac débile 
De la tranquille mort des fous, je l’entends bien !

Emile Verhaeren est un poète belge flamand, d'expression française. Ses poèmes, majoritairement en vers libres, sont influencés par le symbolisme, et tentent de traduire la beauté de l'effort humain. Dans son poème « Fleur fatale » paru dans Les Débâcles en 1888,  la folie est décrite comme une bizarrerie fascinante et attirante qui semble l’appeler. Le paysage surnaturel dépeint dans ce poème témoigne de l’éclosion de la folie à l’intérieur de l’âme. Ainsi, les fous enfermés dans leur monde imaginaire paraissent heureux par rapport à ceux qui se bornent à suivre un chemin raisonnable.

Par Solène Liagre

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