Rap et médias : une relation ambiguë décryptée par Azzedine Fall

Pour inaugurer sa troisième année d’existence, Brook Lille, média-association visant à promouvoir la culture urbaine, reçoit Azzedine Fall dans les locaux de Sciences po Lille. Rédacteur en chef adjoint des Inrockuptibles et responsable de la partie musique du magazine, il est également chargé de l’organisation du festival des Inrocks qui aura lieu en novembre prochain. Pour cette conférence, il a choisi d’aborder « La réception du rap français dans les médias traditionnels de 1980 à nos jours ».

Le sujet choisi pour cette conférence nous permet de comprendre le rapport ambigu qu’entretiennent encore aujourd’hui les médias et le rap. Entre stigmatisation, incompréhension, intérêt, diffusion et rupture, Azzedine Fall retrace pour nous l’évolution de ces rapports à travers plusieurs périodes. Il s’appuie sur des extraits audio et vidéo afin de nous éclairer sur la complexité de cette relation qui ne cesse de se mouvoir sans véritablement se déformer.

Les Inrocks : un magazine rock qui parle de rap ?

Le rap aux Inrocks est un perpétuel sujet de crispation pour certains qui ne comprennent pas pourquoi un magazine, dont le nom comprend le mot « rock », programme et documente du rap. Ce choix éditorial n’est pas nouveau : dès les débuts du rap en France, le magazine y porte un intérêt et contribue à sa diffusion. Le principal changement s’est opéré avec la suppression de la rubrique « Observatoire du rap game » : le rap n’est plus vu comme une musique qu’on observe de loin et fait désormais partie intégrante de l’identité des Inrocks. Cette réticence se retrouve même autour de festivals tels que Rock en Seine. Alors qu’on ne remet pas en cause la programmation d’artistes de variété française tels que Juliette Armanet ou Flavien Berger, la présence de rappeurs fait toujours l’objet de débats.

Le rap comme construction hors des médias

Le rap s’est avant tout construit « hors des médias » comme le rappelle Azzedine Fall. L’émission H.I.P H.O.P, conçue et animée par Sydney, en témoigne : le rap n’était alors qu’une cellule du mouvement hip-hop et était de loin la moins appréciée, car vu comme une discipline « gentrifiée », ne représentant pas de réels risques contrairement au graffiti. Quand aujourd’hui Joey Starr revient sur les années 80, il se rappelle qu’il considérait que faire du rap était quelque chose de ridicule et impensable. Les rappeurs étaient donc marginalisés au sein même du mouvement supposé les représenter.

Chacun fait c’qui lui plaît de Chagrin d’amour est souvent considéré comme le premier vrai morceau de rap français, idée à laquelle s’oppose Azzedine Fall, car pour lui, le groupe composé de Grégory Ken et Valli faisait bien plus de la variété que du rap. Plusieurs rappeurs ont approché la variété tels que Doc Gynéco qui se déclarait être en compétition avec Johnny Hallyday. Il y a encore aujourd’hui un geste très assumé par les rappeurs de faire de la variété comme on peut l’observer avec Lomepal, mêlant rap et chanson. Pour Azzedine, le premier « vrai » morceau de rap français est Bouge de là, de Mc Solaar. Sorti en 1991, il entraîne un véritable engouement des médias.

La loi Toulon, tournant des années 90

La fin des années 90 est considérée comme l’âge d’or du rap français comme le montrent notamment les couvertures du magazine Radikal, l’un des plus gros médias français de l’époque. Les premières couvertures sorties à la fondation du magazine en 1996 ne montraient que des rappeurs américains mais dès 1997, ce sont essentiellement les rappeurs français qui y sont représentés avec Fabe au numéro 10 du magazine. On peut rapprocher ce nouvel intérêt pour le rap français avec l’adoption en 1996 de la loi Toulon, visant à imposer des quotas d’expression française. Avec cette loi, les radios étaient dans l’obligation de diffuser 40% de titres en français ainsi que 15% de nouveautés, c’est-à-dire de sons produits il y a moins de neuf mois par des groupes émergents.

Très vite, le rap devient ce qu’on entend le plus en radio et même, pour les gens de ma génération, ce qu’on chante le plus en récré

Comment cette loi a-t-elle suscité un véritable engouement pour le rap ? Avant, l’essentiel des rockeurs chantaient en anglais. Quant au français, celui-ci était essentiellement employé par les rappeurs. Cette loi a donc permis d’empêcher des playlists figées, les radios allant de plus en plus vers les rappeurs qui émergeaient, mais elle a également créé une véritable économie. De plus en plus de jeunes rappeurs ont alors pris conscience des opportunités de carrière, les motivant à persévérer.

Un canal de communication complètement brouillé

Cela fait donc trente ans que le rap contribue à diffuser et promouvoir la langue française mais il est toujours perçu comme une nouveauté par les médias. Dès les débuts du rap en France, il y a « un canal de communication complètement brouillé » entre le rap et les acteurs médiatiques.

 Presque 25 ans de rendez-vous manqués entre le rap et les médias traditionnels à la télévision française

L’émission Taratata durant laquelle Robert Charlebois caricature le rap juste après que Fabe a interprété son morceau sur scène témoigne de ce rapport distant et incompréhensif à la discipline.

Une situation semblable à celle de 1995 s’est réitérée récemment avec le passage de VALD dans Salut les Terriens en 2017. Thierry Ardisson y parle du rappeur en ces termes : « Vous n’êtes pas noir, vous ne passez pas vos journées en salle de muscu, et vous savez que le verbe croivez n’existe pas ». On a donc une situation qui se réplique d’années en années : tous les ans, la figure du rappeur est stigmatisée dans les interviews. Les rappeurs ne sont pas vus comme membres contribuant à la chanson française, mais sont placés en rupture notamment par l’assimilation directe aux banlieues. A ses origines, l’une des dynamiques du rap français a été de porter le message de malaise des banlieues, comme l’a fait IAM lors des Victoires de la musique en 1999. Or dès les années 90, certaines personnes faisaient du rap dans un objectif essentiellement artistique et subissaient alors cette stigmatisation automatique.

Les mêmes stéréotypes poursuivent donc les rappeurs d’années en années et les médias contribuent également à en créer de nouveaux tels que celui du « rappeur Bobo », stéréotype souvent assigné à Nekfeu avec son morceau Risibles amours. Ce sont les rappeurs qui correspondent à un profil type de gentrification, qui de surcroit  passent le plus à l’écran car ils ont été choisis, malgré eux, pour être des « rappeurs intellos ». Mais l’arrivée de Booba dans les médias a contribué à désamorcer cet effet selon Azzedine Fall. Les journalistes ne sont donc toujours pas parvenus à intégrer les codes du rap entre stigmatisation et incompréhension, en démontre les propos de Léa Salamé, qui lors de l’interview de Nekfeu dans On n’est pas couché en 2015, prend pour exemple de rap engagé Paris sous les bombes de NTM alors que ce titre est une référence au graffiti, l’un des gestes les plus inconscients à l’époque.

 Pour nous, par nous

C’est sur la période des années 2000 que l’expression « Pour nous, par nous » prend son sens car face à la marginalité du rap, la plupart des rappeurs en sont venus à produire leurs propres canaux de diffusion. Au début des années 2000, quand les rappeurs ont vu la façon dont ils étaient reçus dans les médias, ils ont décidé de faire leur travail eux-mêmes que ce soit en termes de promo ou de message. La démarche de Mafia K’1 Fry pour le clip de Pour ceux témoigne de la manière dont les rappeurs sont parvenus à prendre le pouvoir sur leur communication. Le clip a été réalisé par le collectif Kourtrajmé avec des caméscopes mais ils se sont retrouvés face à des problèmes de diffusion. Ils ont alors décidé de développer leur propre processus de marketing en distribuant des cassettes dans tous les collèges de France. Ces cassettes sont désormais devenues légendaires mais aujourd’hui un processus semblable se poursuit, permit par la dématérialisation. Les rappeurs sont désormais capables de tout coordonner avec les plateformes de diffusion telles que Soundcloud ou le streaming plus généralement et peuvent donc maîtriser avec plus d’efficacité leur image.

Un délire de fiction reproché aux rappeurs  

Quand les Inrocks ont mis Orelsan en couverture, ils ont reçu de nombreux messages d’associations féministes par rapport aux textes misogynes du rappeur. Orelsan a depuis expliqué que ces morceaux datent de l’époque où il n’était pas connu.  Aujourd’hui, il a conscience qu’avec son audience considérable, il ne peut plus se permettre de tels textes, il a un devoir de responsabilité envers son public. Dans un article de 2017 consacré à l’album La fête est finie d’Orelsan, Azzedine Fall revient sur la frontière controversée entre fiction et réalité. Pour lui, quand Gaspard Noé tourne une scène de viol dans Irréversible, cela n’a pas de conséquences car c’est mis sur le compte de l’art, mais quand les rappeurs se prêtent à ce « délire de fiction », on le leur reproche de suite. Michel Sardou est excusé pour son texte Le temps des colonies mais on ne considère pas l’écriture de rap comme un geste artistique où il existe une différence entre l’auteur et le narrateur.

Je reconnais aux rappeurs ce délire de fiction

Pour Azzedine Fall, quand on écoute un artiste, on écoute surtout son oeuvre. On peut donc écouter Kanye West sans cautionner ce qu’il dit, surtout que c’est un artiste montrant de grandes souffrances psychologiques dues à une surexposition médiatique.

Pour ce qui est du passage du rap puriste au commercial souvent reproché à de nombreux rappeurs, le rédacteur en chef adjoint se positionne positivement face à l’utilisation de l’auto-tune et de la technologie comme béquille de l’art. Comme le dit Damso, « avec de l’auto-tune ça passera peut être mieux » : il faut parfois sacrifier l’ambition de rappeur puriste pour pouvoir percer. L’auto-tune est aujourd’hui un véritable instrument pour les rappeurs en leur permettant de faire connaître leur textes en dépit de leurs manque de techniques vocales.

 Azzedine Fall achève la conférence sur ces mots :

Ecoutez Hamza, aimez l’auto tune.

Yulia Sakun

 

 

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