Le Scratch Bandits Crew joue avec les pièces du Tangram

Deux ans après la sortie de Stereo 7, le groupe composé de Supa-Jay et de Syr revient avec un quatrième album sorti le 12 octobre. L’occasion pour nous de découvrir ou de redécouvrir ce duo naviguant avec sincérité et précision technique entre les années 90 et l’année 2018. Le Scratch Bandits Crew nous offre des sons hors de l’espace temps, mêlant des sonorités marquées de leur empreinte à des MC au flow tranché. Supa-Jay nous a guidé dans cet album le temps d’un échange téléphonique rythmé par les sonorités de la rue au bout du fil, comme un clin d’oeil inattendu à la culture urbaine des années 90.

Avant toute chose, est-ce que tu peux présenter le groupe à nos lecteurs qui vous découvrent ?

Nous sommes un groupe de scratch music : on utilise les platines comme un instrument de musique pour créer nos propres morceaux et les jouer sur scène ensuite. C’est un groupe originaire de Lyon et on en est à notre quatrième album intitulé Tangram series, sorti sous le label Chinese man records.

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Comment avez-vous choisi le nom de ce nouvel album ?

Le Tangram est un puzzle chinois en 2D qui se présente sous la forme d’un carré noir divisé en plusieurs formes géométriques servant à recréer d’autres formes comme un bateau, une maison, etc. Nos morceaux sont un peu en forme de puzzles dans la mesure où on mélange des samples, des featurings et du scratch. C’est dans le mélange de ces différentes « sonorités » que repose l’analogie avec puzzle et le Tangram. En plus, ça nous permettait de jouer sur le graphisme car en plus de notre musique, on a une identité visuelle sur laquelle on travaille beaucoup que ce soit dans l’album ou sur scène.

L’un des éléments importants de votre identité visuelle sur scène est le VJing, est ce que tu peux nous en parler un peu plus?

On utilise beaucoup le VJing notamment pour les featurings avec les MC. En live nous avons parfois les artistes en vrai mais le VJing nous permet de les avoir toujours en virtuel sur scène avec nous.  Les vidéos sont directement liées à nos fichiers audio ce qui nous permet de manipuler la vidéo en même temps qu’on manipule un son. Nous, on recrée les instrus en live et le VJing nous permet d’avoir les MC derrière nous, en vidéo.

Quelles-sont les différences entre Stereo 7 et Tangram series ?

Tangram series est un peu la prolongation de Stereo 7. On continue de mélanger des samples avec des featurings et de remanier le tout avec des scratchs mais Tangram series est un peu plus électro. Il comporte aussi plus de featurings avec des beat makers ce qui accentue le côté hip-hop/électro. On retrouve dans cet album les éléments qui composaient Stereo 7 mais c’est surtout en termes de dosage que les deux albums se différencient. On a également fait revenir des featurings déjà présents dans Stereo 7 comme c’est le cas avec Youthstar, Taiwan MC et Gavlyn. Nous essayons d’avancer tout en tissant des liens avec d’autres artistes afin d’avoir des parcours qui s’entrecroisent et pouvoir refaire des choses sur le long terme. Notre philosophie, c’est de ne pas faire notre chemin tout seul : une fois qu’on fait un feat, s’il s’est bien passé, on essaie de le renouveler dans un autre album.

Plein de choses sont donc dans la continuité de Stereo 7, mais plein de choses sont aussi plus modernes car la musique évolue et nous évoluons également. Nous sommes sensibles aux nouveautés dans la famille du DJing et surtout au future beat, qui s’assimile à du hip-hop avec des sonorités électroniques. Ces nouveautés viennent donc se métisser à notre travail d’origine.

Comment choisissez-vous vos collaborations ?

Ce qu’on aime bien, c’est de pouvoir faire un ping-pong avec les featurings. Il y a des personnes, tu leurs envoies 20 prods, ils en choisissent une, ils posent leur son et c’est bouclé alors que nous, nous ne voulons pas partir d’un morceau fini. On procède en envoyant à l’artiste un instru en cours puis on discute et on échange dessus afin de concevoir un morceau qui n’aurait pas pu exister si cet artiste n’avait pas été en face. Dans tous les morceaux, c’est important qu’il y ait ce tissu humain qui se crée.

On en revient au thème du puzzle dans la composition de l’album. On a opéré involontairement une parité hommes/femmes avec les MC et en plus de cela, on a un album qui réunit plusieurs langues. Nous avons en effet fait un son en français avec Lucio Bukowski du groupe lyonnais L’animalerie, un son avec Feback et Lyda Aguas, deux MC colombiennes que l’on a rencontrées dans leur pays, mais également pleins de sons avec des MC anglophones. On a donc une vraie mixité des langues et des sexes.

Comment vous-êtes vous réparti le travail sur cet album ?

J’ai fondé le groupe il y a maintenant 15 ans et je m’occupe principalement  de composer une base à nos sons. Syr cherche les samples puis on réarrange ça ensemble autour du scratch. C’est comme un puzzle. Bien sûr, il y a des choses qui sont de l’ordre de l’automatisme mais on utilise la platine comme un instrument. Je vais composer les sons à partir d’une idée ou d’un sample et Syr va venir interpréter ces sons. Il est plus dans la technique, dans l’art du scratch.

Est ce qu’il y a un morceau que t’as préféré produire, que ce soit d’un point de vue artistique ou humain?

C’est toujours pareil : sur ton album, tu as plein de sons qui se sont tous produits différemment en terme d’énergie. Il y a par exemple des sons que tu vas commencer très vite puis tu vas buter sur quelque chose et mettre trois mois à trouver la solution pour les achever. Il y a des satisfactions différents pour chaque morceau et ce sont des satisfactions qui peuvent aussi être relatives aux intentions de base que tu mets dans ton son. Ce sont des choses que les gens ne perçoivent pas forcément mais qui au final font toute la cohérence de l’album. Moi, j’ai toujours du mal à choisir un morceau ou un autre et quand nous sommes en sortie de disque, je suis toujours intéressé de savoir quel morceau a touché les gens. On se rend compte très vite que ce sont des morceaux à chaque fois différents. Ou alors, s’il faut choisir un son, très humblement, je les trouve tous super biens (rires).

On retrouve une forte influence des années 90 dans vos sons, notamment dans le clip de Bang. Est-ce que vous avez une nostalgie de cette époque?

Les années 90 sont l’âge d’or du hip-hop et pour nous, c’est là où on a commencé. Nous, on était au coeur du scratching quand ça a commencé à se populariser. C’est une période un peu magique car c’est là où notre passion pour le scratch et le hip-hop est née mais même si c’est nos origines, ça ne nous empêche pas de métisser nos sons avec toutes les techniques de production actuelles. Pour la sincérité avec notre parcours, on est toujours en train de faire des clins d’oeil à ces années là. C’est un point d’ancrage solide avec le hip-hop des années 90.

Le clip de Bang est un clin d’oeil à ces années 90. Il a été réalisé par Vincent Delpech qui est le DJ du groupe Chinese Man. On sort toujours un clip, qui nous permet de mettre en avant le côté featuring avec les MC, et un remix filmé où on met en avant la technique et la manipulation pure.

Votre rapport au scratch a-t-il également évolué ?

A la base, on scratchait uniquement sur des vinyles et on prenait nos samples sur des disques existants. Grâce aux nouvelles technologies, on peut désormais scratcher instantanément sur n’importe quel sons qu’on enregistre. Ça nous a permis de constituer notre propre banque de sons et donc de vraiment créer des morceaux originaux. Au milieu des années 90, le scratch et les DJ’s sur scène n’étaient pas habituels. Au début, on devait expliquer qu’une platine était un instrument. Ce n’est plus le cas en France mais quand on va dans d’autres pays comme l’Inde, on retrouve ce truc où les DJ’s sont un peu comme des ovnis. Ce qui est également beau avec le scratch c’est que tu commences par le hip-hop puis ça t’emmène en arborescence vers d’autres styles de musique. On y retrouve tout ce qui est de l’ordre des musiques improvisées avec l’introduction de samples avec des inspirations de jazz, de soul, de funk. C’est une musique vivante.

Quel est votre rapport aux cassettes et vinyles à une époque où, comme tu le dis, le numérique a de plus en plus de place dans la production musicale?

Sans vouloir faire le vieux, à l’époque internet n’existait pas vraiment et beaucoup de musiques ne sortaient qu’en vinyle afin que les DJ puissent les jouer. Une fois que les DJ recevaient les vinyles, ils en faisaient des mixtapes sur des cassettes pirates qui se vendaient sous le manteau. Ces cassettes avaient toujours une intro du DJ avec des scratchs et autre techniques. Dans notre album, Intro est justement un clin d’oeil à ces mixtapes. Le premier morceau de musique que j’ai sorti, je l’ai sorti sur une cassette et tous nos albums sont sortis en vinyle. Ça reste notre support de prédilection et depuis nos deux derniers albums, on fait la synthèse de toutes nos techniques. Bien qu’on soit passé en partie au numérique pour la production de ne propres samples, sur scène, on a toujours un vinyle sous la main. Notre rapport au vinyle a évolué car maintenant, on va chiner des disques à l’étranger tandis qu’en France on fait plus de recherches numériques.

Est-ce que tu peux nous donner quelques indices sur vos projets pour l’année 2019 maintenant que votre album est sorti ?

On a la Release party de l’album le 10 novembre à la Salle des Rotatives à Marseille. Quand tu sors un album, le but c’est de le détendre et de faire évoluer les morceaux car nous aimons bien avoir des sons en live qui diffèrent de l’album. L’objectif est de les faire évoluer perpétuellement en y intégrant de nouvelles choses pour qu’on puisse s’amuser toujours autant à les faire sur scène.

Comment avez-vous évolué dans votre rapport au live ?

A nos débuts, nous étions plus dans les compétitions de scratching, dans les performances mais aujourd’hui, on met le scratch au service de la musicalité. On allie des moments techniques et des moments plus poétiques avec l’instrumental et la vidéo. On a un panel de choses assez vastes mais cohérentes entre elles. Nous cherchons souvent à réécrire nos performances live en y laissant quelques places au freestyle.

Quel serait ton lieu rêvé pour une tournée ?

On a fait beaucoup de tournées dans le monde entier et c’est une grande chance qui se renouvelle. A chaque album, on remet les choses en jeu et on espère toujours pouvoir retourner là où on est déjà allé pour y faire de nouvelles rencontres. Ce qu’on fait, c’est déjà au-delà de ce qu’on aurait pu rêver faire quand on était ado. On essaye de continuer ça et de le faire avec sincérité. Je suis jamais très fort quand il faut choisir quelque chose. Tous les lieux ont des ambiances différentes : les grande villes représentent un challenge car tout le monde te connaît alors qu’à l’étranger, on va faire découvrir nos sons.

Par Yulia Sakun.

Crédits photos : D.R

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