King Kong Théorie au Théâtre de l’Atelier : Une triophonie bouleversante

Victime de son succès, l’adaptation du manifeste King Kong Théorie de Virginie Despentes continue une fois de plus d’être mise en scène par Vanessa Larré au Théâtre de l’Atelier à Paris depuis le 4 octobre 2018. Une pièce contemporaine à ne surtout pas manquer pour mieux comprendre la place de la femme et ses revendications dans notre société. 

«  King Kong est au-delà de la femelle et au-delà du mâle ». Cet adage résume à lui seul ce que Virginie Despentes dépeint dans son manifeste King Kong Théorie paru en 2006. King Kong, allégorie de l’être non genré, n’est ni humain ni animal, ni primitif ni civilisé, ni mâle ni femelle, hybride avant l’obligation de choisir son camp. Après avoir écrit de nombreux ouvrages clivants à l’instar de Baise-moi (1994) et Les Jolies Choses (1998), l’auteur qualifie son essai de « manifeste pour un nouveau féminisme » en vertu des thèmes abordés délibérément provocateurs. S’appuyant sur ces expériences personnelles, Vanessa Larré a décidé de mettre en scène l’inadaptable sur les planches du Théâtre de l’Atelier. Jouée par le formidable triptyque Anne Azoulay, Marie Darnardaud et Valérie de Dietrich, l’existence de cette pièce apparait comme nécessaire suite à l’affaire Weinstein et le hashtag #Metoo. 

Viol, prostitution et pornographie sous lumière rouge

Lumière rouge, salle tamisée, silence soutenu. Trois femmes se tiennent debout face aux arrivants, l’une d’entre elle  commence sa tirade en emportant instantanément le spectateur dans l’ouvrage de Virginie Despentes. D’emblée, Valérie Dietrich dicte tout haut avec assurance un texte qu’il est aisé de lire, beaucoup moins d’écouter. En effet, les thèmes abordés dans cette pièce – d’où l’interdiction formelle aux moins de seize ans – peuvent engendrer un sentiment de méfiance au seul regard des modalités d’entrée. Mais ce qui fait la force de cette adaptation théâtrale, parfaitement orchestrée par Vanessa Larré et co-adaptée Valérie de Dietrich, est la reprise d’éléments autobiographiques de Virginie Despentes qui rendent le jeu crédible et vivant sans à aucun moment tomber dans la vulgarité. 

Après une mise en bouche déjà ardue, les actrices se déplacent, se maculent de sang et simulent une scène… de viol. De là l’écrivain a puisé sa rage : violée à dix-sept ans en revenant d’un voyage à Londres, Virginie Despentes a forgé depuis une plume au service de la condition de la femme. Une claque donc pour le spectateur qui ne s’attend pas à assister à une telle scène dès le début de la pièce. Rapidement, le glissement s’opère vers le sujet de la prostitution qui apparait non comme un fardeau pour la femme, mais comme une manière de se libérer sexuellement. Les hommes sont faibles, en fait, et d’autant plus touchants quand on les regarde au plus près dans l’intimité. La pornographie est également abordée de manière ludique et avec légèreté, tout comme la question de la masturbation féminine par une mise en scène des plus inventives.

Un manifeste vivifié par un trio poignant et sans limite

Un peu à la manière des peep-show (cabines où l’on peut voir un spectacle pornographique à travers une vitre), Anne Azoulay, Marie Darnardaud et Valérie de Dietrich ne sont sur scène que les faces d’une même entité. N’incarnant aucun personnage, chaque comédienne à son rôle à jouer pour relater en 3D le récit de Virginie Despentes. Entre la femme souillée, la femme victime et la femme libérée, le texte se déploie progressivement à travers ce trio de choc qui se complète naturellement, en symbiose tant sur le fond que sur la forme. En témoigne le passage où elles mettent en relief les avantages d’être un « homme » par une stichomythie railleuse et piquante. Les actrices vivent le texte, fument sur scène et changent de tenue sans aucune pudeur. Elles jouent de la guitare, mettent des talons aiguilles et des bas résilles. Le décor quant à lui ne change pas. 

Actrices

La mise en scène est d’une créativité sans fin puisque la gravité du sujet est enveloppé de costumes, d’accessoires et d’objets des plus surprenants. Ainsi, une bonne partie de la pièce est marquée par l’utilisation d’une caméra où chacune se filme à tour de rôle, avec leurs visages éblouis affichés sur un écran à l’arrière de la scène. Elle vont même jusqu’à filmer le public, et en particulier une personne, qui se retrouve à rire (jaune) sur l’écran géant, ne sachant que faire. Le plus hilarant reste le moment où Marie Darnardaud utilise des poupées barbies et des sex-toys pour montrer les différentes positions sexuelles, et de même quand Anne Azoulay jette avec sa bouche sur le public des balles de ping-pong en position saugrenue. 

Une pièce impérieuse et salvatrice

Si la mise en scène est plus que poignante, le message délivré l’est d’autant plus. Certes le rire est présent tout au long de la pièce, mais certaines scènes raisonnent tout particulièrement par leur triste réalité. Quand elles demandent au public qui des femmes se masturbent, silence radio. Et pour cause : les femmes n’osent pas parler d’un sujet si muet dans nos sociétés. Tout le monde réfléchit et se questionne en regardant son ou sa voisine. C’est en fait la légèreté de la mise en scène qui rend le sujet de fond encore plus grave. Une claque pour toute personne ayant assisté à la majestueuse scène finale où King Kong apparait vraiment sur scène. 

KKT

Le succès de la pièce se traduit par les débats engendrés dès les portes du théâtre passées. Les spectateurs parlent et partagent leurs avis quelques temps devant le théâtre. ll faut le temps d’accepter et de digérer ce surplus de prise de conscience sur la question de genre dans nos sociétés actuelles. Une pièce de tous les excès à voir absolument qui libère les pensées communes de tous et qui dit tout haut… ce que tout le monde pense tout en bas. Sur ces dernières paroles : 

« Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes… Mais bien de tout foutre en l’air »

 

Théâtre de l’Atelier. 1 Place Charles Dullin, 75018 Paris. Horaires du mar. au sam. à 21h00. Durée : 1h35. Depuis le 4 octobre 2018. Places de 10 à 33€. Possibilité de réservation en ligne. Interdit au moins de 16 ans.

Crédits photo (dans l’ordre) : Sonia Michigan, Stanley Woodward

Par Sonia Michigan

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