Renouveau de la scène rap et hip hop féminine

LES ANNÉES 90 PEUVENT ÊTRE CONSIDÉRÉES COMME LA DÉCENNIE DE L’EXPLOSION DU RAP ET DU HIP HOP AUX ÉTATS UNIS MAIS AUSSI PARTOUT DANS LE MONDE. MÊME EN FRANCE, IL EST DEVENU POUR LES MINORITÉS ET DISCRIMINÉS UN MOYEN DE S’EXPRIMER ET DE PROTESTER, NOTAMMENT POUR LES QUARTIERS DÉFAVORISÉS DE BANLIEUE. C’ÉTAIT AUSSI LE CAS DE L’AUTRE CÔTÉ DE L’ATLANTIQUE, OÙ NAS, RAPPEUR EMBLÉMATIQUE DE CETTE PÉRIODE, DÉCRIT DANS SA CHANSON « THE MESSAGE » SON PASSÉ ET RESSENTI EN TANT QUE DEALER DE DROGUES.

Les femmes étaient, à moindre échelle, part de ce mouvement. Missy Elliott, Lauryn Hill, Salt-N-Pepa sont toujours des références aujourd’hui. Intégrées dans cette vague, elles y ajoutaient un point de vue et une réflexion féminin sur les thématiques traditionnelles du rap et hop hop. Let’s talk about sex de Salt N Pepa dans son genre est une petite révolution. La chanson aborde le sexe de manière décomplexée et sans jugement moral, tout en faisant de la prévention sur les risques de grossesse. Il y une véritable réflexion et volonté de faire progresser la question du genre dans ce milieu.

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Salt-N-Pepa, 1998 

Cela peut être une position controversée, mais on peut trouver qu’il y a très peu de noms ayant eu le même message et impact au cours des années 2000. Cette année, Slate a publié un article exprimant ce virement de message avec comme titre « Où sont passé les girls band ? ». Il était notamment question de la célèbre phrase des Pussycat Dolls « Don’t you wish your girlfriend was hot like me? » . Ici, malgré un groupe composé de femmes, le message est adressé aux hommes et donne une vision de compétition entre les femmes – et ce justement pour un homme. Il est clair que d’autres groupes, comme les Destiny’s Child n’ont pas suivi cette tendance, néanmoins il est difficile de parler d’une thématique commune à la scène rap et hip hop de l’époque, dominée par les hommes.

Ces dernières années, de nombreuses artistes ont émergé, avec des textes, attitudes et positions – par exemple sur les réseaux sociaux -, qui bousculent les codes traditionnels du rap, elles renouvellent le genre et redonnent de l’importance à la question féministe. Princess Nokia, étoile montante du rap américain, n’hésite pas à parler de ses « little titties and my fat belly », repoussant ainsi les pressions de la société sur le corps de la femme. Elles amènent avec elles des problématiques toujours d’actualité, en plus de leurs styles uniques et nouveaux.

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Princess Nokia, clip de Tomboy. 

En effet, au-delà du dernier album de Cardi B – très bon par ailleurs -, d’autres artistes auraient besoin d’une plus grande notoriété, en comparaison avec leur talent. Déjà mentionné, Princess Nokia tient la première place dans les artistes déjà reconnues. Son album 1992 est teinté de touches nineties et aborde des thématiques variées, comme son vécu dans le Bronx et les difficultés induites par la vie dans un quartier défavorisé,  sa relation à l’école… Elle est le reflet d’une Amérique actuelle et n’hésite pas à montrer le visage de celle-ci: l’espagnol est présent par touches dans ses textes, et elle porte fièrement les couleurs de Puerto Rico dans son clip de « Tomboy« . Autre tomboy, l’américaine 070 Shake et son timbre de voix androgyne et flow particulier, qui s’inscrit dans la nouvelle tendance rock-rap incarné par Lil Peep, Post Malone ou XXXTENTATION.

Du côté hip hop alternatif pop, le récent phénomène colombien Kali Uchis offre elle aussi une perspective intéressante sur les questions de genre, notamment dans sa chanson Ridin’ Round, elle dit « he thought I couldn’t cross the street without holding his hand », mettant en exergue l’attitude parfois infantilisante des hommes envers les femmes, sous couvert conscient ou inconscient de sympathie envers la cause féministe.

De l’autre côté de l’Atlantique et particulièrement au Royaume Uni, le monde de la musique féminine est en pleine effervescence et c’est également le cas pour ce qui est du rap et du hip hop. Les nouveaux talents prometteurs multiplient projets et concerts. La première qui peut être remarqué est l’inclassable IAMDDB et ses chansons alternative, hip hop rap… Il est difficile de parler d’une tendance en particulier, car toutes les nuances sont mélangées et mises à profit. Son titre le plus connu « Shade » a apporté à l’artiste de Manchester la notoriété nécessaire pour pouvoir tourner avec Lauryn Hill. Son projet Hoodrich vol. 3 vaut le détour et propose à la musique actuelle une véritable avancée en terme de sonorités et d’influence.

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IAMDDB, clip de Shade. 

Plus rap et incisive, la londonienne Little Simz étonne par la clarté et l’exactitude de son flow, autant en studio qu’en concert où il difficile de faire la différence entre les deux. Remarquée et saluée par Kendrick Lamar, son influence 90’s se retrouve dans son timbre de voix, qui rappelle celui de Lauryn Hill. Son live à « Colors Show » parle de lui-même : textes bien léchés sur son vécu, gestuelle et voix maîtrisées et une présence tout à fait particulière.

Le plus intéressant à propos de ces artistes est que la plupart d’entre elles sont indépendantes et sont issues de la scène alternative. Elles ont par conséquent plus de liberté et de marge de manoeuvre. Elles mettent cette indépendance pour exprimer leur message via leur musique, réseaux sociaux ou tout simplement leur attitude.

 En dehors du monde anglophone qui a été largement mis en valeur, la même tendance peut être observée en Europe. Par exemple, en France, Lean Chihiro délivre un message de rap plus classique mais mélange de nombreuses influences qui la rend pertinente d’un point de vue musical. En Italie, le groupe Priestess offre un trap italien à la rythmique toujours ambiguë, à l’image de leur titre « Maria Antonietta« .

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Priestess, clip de Maria Antonietta

Il est donc clair que la scène rap et hip hop explore de nouvelles possibilités. L’inclusion des femmes dans ce processus donne un second souffle au genre en délivrant la parole sur de nouvelles thématiques, ce qui permet d’élargir l’audience. Le biopic de Netflix sur Roxanne Shanté, rappeuse emblématique des années 90 ne fait que confirmer ce nouveau d’intérêt envers la scène musicale féminine.

 

 

Par Sophie Grigoriu

Crédits photos : captures d’écrans des différents clips.

Couverture :  © Jack Bridgland

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