Big Flo & Oli : dérives de rêves

Le MOOZ vous propose une nouvelle critique musicale avec La vie de rêve, dernier album de Bigflo & Oli dans les bacs depuis le 23 novembre.

Comme recommandé sur leur compte Instagram, nous avons écouté « avec notre cœur » ce que les rappeurs toulousains ont fait avec le leur. Partis avec leur image de « rappeurs gentils » en tête, nous avons été surpris par la maturité tant dans la forme que dans le fond qui transparaît dans chacun des quinze titres.

Des morceaux tissés en contrepoints

Un des tours de force les plus remarquables de cet album est d’avoir réussi à composer un ensemble de titres très hétéroclites, se complétant les uns les autres. Les deux rappeurs parviennent en effet à nous toucher avec une poésie manifeste. Celle-ci transparaît dans Château de sable par exemple, une métaphore filée de plus de quatre minutes racontant la détresse d’une fille qui « s’est écroulée comme un château de sable » après que son amour l’aie quittée, effaçant « leurs noms écrits dans le sable, prédiction d’une histoire éphémère ». Cette sensibilité – également présente dans Rendez-vous là-haut notamment – apporte une profondeur et une fraîcheur appréciables à l’ensemble.

Le duo toulousain ne se limite cependant pas à cette tendance lyrique et transpose également leur amour des mots dans des punchlines travaillées et marquantes, prouvant ici leur habilité et leur polyvalence lorsqu’il s’agit d’écrire des textes de rap. Ils titillent leurs détracteurs avec humour au détour d’un couplet – « On dirait des diabétiques devant un paquet d’Haribo » – et mettent en avant leur succès sans jamais être trop répétitifs, toujours de manière créative comme dans Nous aussi 2 : « j’ai croisé Molière, il voulait faire un feat / En deux albums, je remplis le zénith ». Le clip plutôt réussi figure d’ailleurs dans nos Clips de la semaine 5.

Bigflo & Oli restent néanmoins humbles et contrebalancent cet étalage de leur impressionnante réussite en n’hésitant pas à parler du revers de la médaille. Ils livrent en toute honnêtetés leurs insécurités et leurs questionnements dans Plus tard ou encore La vie de rêve qui parachève l’album, exposant leur peur de ne pas être à la hauteur et de prendre la grosse tête, leur sentiment de culpabilité de gagner autant d’argent.

Le duo se démarque dans le domaine du rap français par cette humilité et lucidité, qui ne les empêche pas d’utiliser intelligemment leur réussite dans leurs textes.

Une enfance rêvée

En plus d’être poétique, La vie de rêve a le mérite de nous attendrir lorsque les deux frères rappent sur leur enfance qu’ils regrettent un peu, leur mère ou leur relation. Dans Maman, ils décrivent cette figure maternelle défiant les clichés et attachante. Chacun se reconnaîtra peut-être dans ces paroles, lorsqu’ils demandent « Pourquoi tu t’inquiètes encore ? », ou décryptent « Quand elle crie je dois comprendre je t’aime », pour enfin résumer ainsi : « Y en n’a pas deux comme elle, une c’est déjà beaucoup ».

Va pas croire que t’es le meilleur à Fifa, je fais exprès de perdre pour pas que tu m’engueules.

Il est où ton frère, c’est aussi l’histoire d’une famille livrée à cœur ouvert, des souvenirs d’enfance partagés et une complicité fraternelle transposée en mots justes et poignants. Si l’on en croit les paroles, la première question qu’on leur pose lorsqu’ils ne sont pas ensemble c’est « Il est où ton frère ? », une manière de montrer à quel point ils sont inséparables.

La vie rêvée des autres

La vie rêvée n’est pas uniquement une référence à la réussite et à l’argent ; Bigflo & Oli se révèlent encore plus comme artistes accomplis et complets par leur engagement rendant l’album encore plus pénétrant et lourd de sens. Le titre Rentrez chez vous est, dans ce registre, un incontournable catégorique. Le duo parvient à nous mettre dans la peau de migrants, en faisant de la France un pays plongé dans la violence et la guerre, que tout le monde essaie de fuir à tout prix pour aller « de l’autre côté de la Méditerranée ». Ce morceau est, de tout point de vue, une pépite : l’idée est excellente, le texte juste et percutant, et l’accompagnement aux sonorités orientales parfaitement adéquat.

Ainsi, les deux artistes mettent en lumière le caractère insensé premièrement de la violence mais également de la réaction xénophobe de certains : « les hommes sont capables de merveilles et des pires folies ». Que ferions-nous à leur place ? C’est la question qu’ils posent de la manière la plus perforante qui soit.

Juste après Rentrez chez vous, c’est Bienvenue chez moi qui se trouve sur la liste. Un agencement assez bien trouvé pour un morceau qui nous fait faire un tour de France et de ses clichés, parfois les déconstruisant comme à Marseille, où ils ont « entendu le bruit des cigales mais pas celui des Kalash » ou s’en amusant (de quoi parler au sujet de Strasbourg à part de la choucroute ?) sur un ton un peu plus léger tout de même.

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Crédits: odieuxboby

En avançant dans l’album, on trouve aussi Ferme les yeux avec Tryo : il s’agit ici d’une dénonciation de divers problèmes de société, en Europe ou ailleurs (enfants soldats, urgence écologique, bidonvilles, SDF,…) mais surtout de l’indifférence générale et du manque d’humanité dans le monde contemporain : « Fais comme nous, ferme les yeux » nous invite le refrain. Un titre pour le moins dérangeant car il nous met face à nos propres contradictions, aux problèmes que l’on refuse souvent de voir.

 Frigo vide, on serre la ceinture – d’explosifs

Pour couronner le tout, l’album ne manque pas de références, entre MC Solaar, Psy 4et Biggie, ni de featurings intéressant – pour certains inattendus – avec Nâaman, Soprano, Black M, Kacem Wapalek, Petit Biscuit et Tryo

La tournée s’avère très prometteuse – ayant déjà assisté à leur concert au festival des Eurockéennes de Belfort, nous ne pouvons que reconnaître leur maîtrise de la scène et de la foule.

En bref :

La vie de rêve est la parfaite évolution de Bigflo & Oli vers une maturité artistique complète, « de la vraie vie à la vie de rêve » (en référence à leur précédent album). Il s’agit de la vie que l’on s’imagine quand on pense à des artistes à succès, de ses conséquences et difficultés ; c’est aussi la vie que l’on a eue et qui nous rend nostalgique, cette enfance insouciante illustrée par la pochette. Mais surtout, peut-être que la vraie vie de rêve est la nôtre, celle du moment présent et des plaisirs simples de la vie. C’est ainsi que se clôture cet ensemble accompli et très réussi, avec deux rappeurs apaisés qui ont la sagesse de régler leurs différends avec Orelsan notamment et avec eux-mêmes.

Par Baptiste Jouan

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