Gilets Jaunes : masses contre élites ?

Yellow vests (Gilets jaunes) protestors shout slogans as material burns during a protest against rising oil prices and living costs near the Arc of Triomphe on the Champs Elysees in Paris, on November 24, 2018. Police fired tear gas and water cannon on November 24 in central Paris against "yellow vest" protesters demanding French President Emmanuel Macron roll back tax hikes on motor fuel. (Photo by Mehdi Taamallah / Nurphoto) (Photo by Mehdi Taamallah/NurPhoto via Getty Images)

Depuis le 17 novembre, et même avant, les commentaires et réactions fusent sur le mouvement gilets jaunes: de sa signification, ses acteurs, jusqu’à ses conséquences, catastrophiques ce weekend pour l’avenue des Champs Elysées. Pourtant, le phénomène n’est pas simplement des « beaufs de banlieue » clopes et diesel contre les élites parisiennes. Et ce n’est pas dit pour offenser Benjamin Griveaux.  

C’est la France des méprisés, c’est la France de l’ex-classe moyenne, c’est la France des fumeurs de clopes qui roulent au diesel. 

Benjamin Griveaux, secrétaire d’Etat et porte parole du gouvernement

Comme au XIX siècle l’affaire Dreyfus divisait et donnait lieu à des débats enragés, il est vrai que les gilets jaunes divisent particulièrement la France en ce moment. En rentrant dans le tram à Nancy un jeune homme dit à son voisin « Je comprends pourquoi ils sont énervés mais le mouvement manque de crédibilité », une femme dans la rue s’adressant à son amie « Enfin une réaction ! » jusqu’au malaise de ma conductrice Blablacar, qui se dit sans avis d’un air gêné et se contente de mettre un gilet jaune visible au niveau du pare brise pour passer les barrages sans souci.

Partout en ce moment, la population est indécise et confuse quant à la situation. Il semble que deux axes se dégagent : la compréhension et le soutien d’une protestation légitime, couplé par le rejet, car considérée brouillonne, parfois violente et confuse, presque vulgaire. Le tout alimenté par des déclarations de personnalités politiques plus navrantes les unes que les autres, et de casseurs violents qui décrédibilisent le mouvement.

Les racines du mouvement sont assez évidentes : en Macronie, le président des riches est toléré tant que ses actions sont injustes, mais dans l’ombre. Ainsi, les avantages fiscaux accordés aux riches agacent, mais quand une taxe porte au portefeuille de manière plus immédiate, elle exaspère. Beaucoup de personnes critiquent, y compris sur les réseaux sociaux, l’individualisme et l’égoïsme de la « révolte », en mettant en évidence que les gens ne réagissent que quand il s’agit de leur pouvoir d’achat; ici la hausse du prix des carburants. La question climatique est ainsi mise en exergue, et les réactions se multiplient sur les réseaux. 

Pourtant, ces personnes qui critiquent les gilets jaunes sont-elles descendues dans la rue pour protester contre le réchauffement climatique ou demander au gouvernement des mesures ? Chacun est légitime de se battre pour les causes qui lui tiennent à cœur. Critiquer une mobilisation sous prétexte qu’elle est moins importante qu’une autre est contre productif et ne fait pas avancer le débat. Exemple : se battre contre le wage gap en France VS le mariage forcée des filles non-pubères dans le monde. Pourquoi blâmer les gens de se mobiliser pour les choses qui leur tiennent à cœur ? Sans tomber dans le piège de « ça ne me touche pas je ne bouge pas », il y a parfois une volonté de nier les réels arguments des gilets jaunes.

Mais quels sont les arguments des gilets jaunes ? Là réside peut-être la force, mais aussi la faiblesse de ce mouvement. Les raisons de protester sont nombreuses et anciennes. La présidence Macron, critiquée depuis ses débuts pour des politiques favorisant selon certains les riches, est simplement la période où le trop-plein a été atteint avec la taxe carbone. Pauvreté stagnante, ralentissement de la baisse des inégalités, baisse du pouvoir d’achat, décalage entre territoires intégrés et périphéries délaissées… La taxe carbone est la raison idéale, autant symboliquement que pour des raisons pratiques. Il est clair que comparé à d’autres pays européens, le prix des carburants n’est pas excessif. Pourtant, le mécontentement demeure, signe que ce n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Pour des personnes habitant dans des villes intégrées – soit les grandes métropoles -, la voiture n’est pas un outil indispensable au quotidien. Entre Nantes, Paris, Bordeaux ou Lyon, le réseau ferroviaire est développé et efficace. Dans les villes mêmes, trams, métros, bus ou Vélib sont légions et font presque passer le diesel comme obsolète. Passer quelques jours dans la campagne dans le Lot mais aussi dans le 92 fait comprendre que la voiture est souvent essentielle, dans ces zones reculées ou très mal desservies.

Le problème est présent autant dans les banlieues lointaines que dans les zones rurales. Dans les premières, la voiture est essentielle pour aller travailler, mais aussi pour les courses, les activités extra-scolaires ou les déplacement dans la zone urbaine. Quotidiennement utilisé, il semble donc logique que la dépense en essence reste un poids sur le budget. C’est peut-être un concept lointain pour des personnes vivant dans des endroits très desservis en terme de transports en communs. Au très beau visuel expliquant que la moitié des personnes en France vivent à moins d’un kilomètre de leur lieu de travail je pose la question : quid de l’autre moitié et de la volonté de soutenir cette dernière ?

Point intéressant, les manifestations ont été particulièrement violentes à l’île de la Réunion. De là, un parallèle peut se faire : les régions et zones délaissées par le gouvernement central sont les plus sensibles à la cause. Dans le cas de la Réunion, région outre-mer en difficulté sur la question de l’emploi et la question sociale, le ressentiment est encore plus fort que dans les banlieues lointaines. En adoptant ce point de vue, on peut presque considérer les manifestations de Guyane en 2017 comme un signe avant-coureur du mécontentement général.

Ce malaise entre classes moyennes aisées d’un côté, et populaires ou moyen-basses de l’autre illustre la fracture entre deux parties de la France. Les déclarations de personnalités politiques dans la presse ont fourni une illustration exemplaire de ce problème. Macron en est la représentation flagrante : lycée parisien, Sciences Po (comme les quatre derniers présidents), ENA… Les classes populaires manquent cruellement de représentation dans la vie politique française. Plus éclatant encore, la déclaration maladroite de Gérard Darmanin (à voir ci-dessous). Comment ne peut-on pas savoir qu’avec 950 euros par mois, il n’est pas possible vivre à Paris, au mieux dans la grande couronne, et que l’idée de dépenser 200 euros dans un restaurant, soit plus de 20% de son salaire, est complètement saugrenue ?

Nous devons tous intégrer et pas seulement expliquer, mais entendre et comprendre, ce que c’est de vivre avec 950 euros par mois quand les additions dans les restaurants parisiens tournent autour de 200 euros lorsque vous invitez quelqu’un et que vous ne prenez pas de vin

Gérard Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics

Depuis les élections présidentielles, un spectre rode, comme partout en Europe. Peur du populisme, Marine Le Pen au second tour… Alors que faire ? Céder à l’extrême droite n’est pas une option pour une grande partie de la population. Pourtant la gauche et la droite ne convainquent plus… Alors au lieu de gagner à plus 81% comme Chirac l’avait fait en 2002, Macron est élu, certes largement mais surtout par dépit et résignation.

Les partis politiques ne sont plus d’actualité mais les rassemblements populaires de gauches ne sont même plus une option. Si au début des années 2010, des partis comme Podemos et Syriza semblaient taillés pour insuffler un peu d’oxygène frais dans les poumons de la vie politique européenne, les Grecs comme les Espagnols ont vite déchanté. Les partis s’institutionnalisent rapidement, font leur entrée au Parlement, et les Grecs se démontent face à Bruxelles.

Les Gilets Jaunes, comme les Fourches en Italie il y a quelques années, ont une arme à double tranchant : leur non-affiliation à un parti politique. C’est un atout car les partis politiques n’ont plus la côte. C’est également un fardeau car, quoi qu’on en dise, c’est l’organisation qui reste la clé d’un mouvement populaire. Un parti politique a une ligne politique, des propositions pour réaliser des objectifs, un porte paroles, des antennes régionales… Si le mouvement Nuit Debout ou les manifestations contre la loi Travail n’ont pas survécu, c’est qu’ils ont fait face à un double dilemme : le refus de toute lutte institutionnalisée mais en même tant l’absence de toute autre forme de protestation efficace.

Clip de PZK « Chuis Bo », avec en introduction l’image clichée de la France très moyenne

De ce côté là, les Gilets Jaunes sont une vraie manifestation « populaire », dans le sens où les lieux occupés sont symboliques seulement pour les gens concernés. Pourquoi aller manifester dans le centre de Paris comme pour Charlie Hebdo, ou le centre de Lyon, quand les gens concernés n’y habitent pas ? Il y a un réel rejet du mode de manifestation traditionnel, autant dans les revendications que dans la méthode.

Beaucoup de journaux ont mis en avant le rôle des réseaux sociaux et leur efficacité. Pourtant, on observe que les réseaux ne sont que l’étincelle pour allumer la flamme. Pour les Gilets Jaunes, le problème est peut-être plus d’entretenir cette protestation efficacement. La protestation vient de partout et de personnes très différentes, ce qui rend la protestation dans un sens légitime mais aussi brouillonne, et du coup en manque de crédibilité auprès des indécis et des rétifs. En absence d’une organisation efficace pour prendre le relais et représenter les intérêts des indignés, le mouvement ne peut pleinement assurer une victoire aux manifestants.

De plus, le mouvement original est rejoint par des casseurs, ce qui est inévitable. Si cela arrive pendant une coupe du monde de football, il est évident que cela se produise également dans le contexte d’une lutte beaucoup plus sociale et sous tension. Comme toujours, cela décrédibilise le mouvement et ternit l’image des Gilets Jaunes, déjà estampés du cachet « français très moyen moyen », comme il est souvent présent dans la culture populaire. La dévastation de l’avenue des Champs Elysées et la morte d’une manifestante décuplent forcément ce sentiment.

Les gilets jaunes, l’Arc-de-triomphe à Paris,  24 novembre 2018. François Guuillot pour l’AFP.

Les propos xénophobes et violents proférés par certains Gilets Jaunes n’aide pas non plus. Pourtant, si le mouvement est une manifestation de la colère de la classe moyenne-basse, il parait évident que cela se ressente aussi dans leurs actions. La différence d’éducation et de culture entre les deux catégories de la population se ressent forcément si l’une des deux manifeste. 

Les gilets jaunes sont les symptômes violents d’une maladie insidieuse et latente. Inégalités, incompréhension et rejet des élites politiques, sentiment d’être coupés et écartés des décisions et de subir celles-ci… De l’autre côté du miroir, les gilets jaunes paraissent avoir comme des préoccupations futiles et des réactions exagérées. Aucune vision n’est fausse. Simplement, les deux partis voient la situation sous le prisme de leur condition sociale, empêchant un dialogue utile et constructif pour changer la situation.

Démocratie directe, blocage de ronds points, slogans sur Facebook, convaincre vos voisins à l’aide de flyers… Quelles sont vos idées pour mobiliser autour d’une idée mais surtout de rendre cette lutte efficace sans tomber dans les travers des schémas classiques ?

Par Sophie Grigoriu

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