Les Chatouilles, récit d’une douloureuse (re)construction

Les Chatouilles ou la danse de la colère ? d’Andréa Bescond nous dépeignait en 2015 avec un seul-en-scène de la jeune femme, l’histoire d’Odette, qui est en fait la sienne, celle d’une enfant abusée par un ami des parents dont la gentillesse et la sympathie le rende insoupçonnable. Aujourd’hui c’est sur les écrans qu’Andréa Bescond et son compagnon Eric Métayer ont décidé de raconter l’histoire d’Odette, avec le film Les Chatouilles. Projeté et acclamé au Festival de Cannes cette année, le film ouvre et met en lumière un sujet trop souvent occulté dans notre société : la pédophilie. 

Des « chatouilles » gardées secrètes

Odette est une fillette de huit ans lorsqu’elle subit pour la première fois les « chatouilles » de Gilbert, un ami proche de la famille, sur la proposition – en réalité l’injonction – de ce dernier. Un premier abus sexuel qui en déclenchera un tas d’autres pendant près de 3 ans. Exposée à de telles violences sexuelles venant d’un adulte, la petite Odette peu consciente de ce qu’elle subit réellement, garde le silence pendant ces années de souffrance. En dépit de sa solitude face à la situation, elle danse et se révèle, très jeune, être faite pour ça.

Les années passent, les viols et violences sexuelles de son bourreau se répètent jusqu’au jour où Odette a 12 ans et ne semble plus au goût de Gilbert. S’en suit non pas une prise parole et de conscience de la part de la jeune fille mais un déni et une amnésie. En effet, pendant plus de 8 ans Odette occulte son passé et c’est la danse qui la fait survivre.

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Odette / © : Les Chatouilles

L’expression par le corps

Étant donné que les mots ne lui viennent plus, Odette s’adonne à la danse. Réel moteur de la reconstruction d’Odette, la danse insuffle au film une légèreté et une pudeur que les mots ne sauraient préserver. Parfois sur fond noir et dans l’immersion de ses souvenirs, elle incarne son passé en le dansant avec rage et force sous les yeux de sa psychologue puis parfois de son meilleur ami incarné par l’Enfant Lune aka Manu dans le film. C’est aussi en dansant qu’elle trouve l’amour et le soutien de Lenny joué par Grégory Montel. Une relation qui plonge Odette dans un univers qu’elle n’a encore jamais connu, celui de l’amour.

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Andréa Bescond aka Odette / © : Les Chatouilles

Un viol, plusieurs victimes

Dès les premiers récits d’Odette chez sa psy, nous comprenons qu’elle est indéniablement victime de Gilbert et qu’elle a été souillée par cet homme. C’est au fil de son récit, notamment lors du procès et des révélations d’Odette à ses parents, que nous saisissons la dimension bien plus grande des souffrances qu’elle a subies. En effet, à l’annonce des abus sexuels commis par Gilbert les visages des parents d’Odette incarnés par Karine Viard et Clovis Cornillac, se figent. Le temps se suspend au dessus d’eux. Comment entendre et croire en la souffrance indicible de leur fille ? Mado, la mère, ne veut pas entendre et se révèle infecte avec sa fille qui appelle à l’aide. Son père, Fabrice, lui offre le soutien et la compassion qu’Odette espérait. Un triangle familial accablé par l’atrocité d’un seul homme, Gilbert. Mais cet homme aussi à une famille qui ignore tout de ses perversions et qui se voit brisée lors du procès.

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Karine Viard, Andréa Bescond et Clovis Cornillac / © : Les Chatouilles

Un écho à notre société actuelle

Ce film autobiographique d’Andréa Bescond nous interpelle sur le regard que nous portons sur le viol et plus particulièrement sur la pédophilie. Une atrocité souvent occultée dans les débats actuels alors que près de 19 700 mineurs étaient victimes de viols en 2016. Une statistique alarmante d’autant plus que dans 30 % des cas les violences sexuelles viennent du cercle familial. Beaucoup de victimes de pédophilie sont aujourd’hui non reconnues comme étant victimes car il existe ce qu’on appelle le délai de prescription qui est un texte de loi indiquant que 30 ans après la majorité, les viols commis sont prescrits. Une absurdité lorsqu’on sait que plusieurs victimes souffrent pendant parfois plusieurs années d’une amnésie post-traumatique. En d’autres termes, cela signifie qu’ils peuvent oublier totalement ce qu’ils ont subi.

En bref Les Chatouilles c’est la sublimation d’une douleur, celle d’un corps et d’une âme souillée, celle d’Odette. Longue et douloureuse reconstruction qui nous offre aussi des moments de rire au milieu des moments de colère et de souffrance de l’enfant mais aussi de l’adulte. Un sujet sensible mais bien réel, celui de la pédophilie qu’Andréa Bescond et son mari Eric Métayer traitent avec une pudeur et une sincérité remarquable.

Vivement recommandé !

Merci au CGR de Troyes !

Par Ninon Soulié

Crédits Photos : Les Chatouilles

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