Stéphane Martin: énarque devenu directeur du Quai Branly

C’est au sein de l’amphithéâtre Jean Moulin, bien connu durant ses années à l’ENA, que Stéphane Martin, directeur du musée des arts et civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques (plus connu sous le nom de Quai Branly) est reçu par le Bureau des Arts de Sciences Po ce 24 octobre. Avec enthousiasme, il revient sur sa formation, son expérience et mène la réflexion avec la salle autour du rôle du musée ainsi que celui de son directeur.

Exposition Picasso Primitif au Quai Branly en 2017 : une réflexion sur l’importance de l’art non-occidental pour un des plus grands artistes du XXe siècle. 

Les premières questions portent sur sa jeunesse et les voyages en Afrique avec son père qui ont éveillés chez lui une attirance pour l’étranger. Gabon, Côte d’Ivoire, Angola, ses années de lycée sont marquées par des excursions en Afrique, au sein desquelles il se découvrira une attirance particulière pour les cultures de ces pays. Il se fera d’ailleurs tatouer une panthère noire sur le bras (preuve de son gout pour la provocation). C’est en Afrique que Stéphane Martin se confronte à l’art pour la première fois, il prendra d’ailleurs l’habitude de rentrer en France chargé de statuettes.


Pourtant c’est bien dans des écoles parisiennes que ce passionné d’art primitif étudiera. Il revient sur son parcours à Sciences Po, au départ motivé par le quai d’Orsay, il en sera finalement détourné pour aller travailler quatre ans au Sénégal. Il explique que le goût pour la complexité qu’enseigne l’école lui a permis de développer son attirance pour ce qui lui était étranger, en effet pour lui « une des clefs d’accès à l’altérité, c’est la complexité ». Il critique d’ailleurs le narcissisme contemporain qui vise à se retrouver soi- même dans les œuvres, au profit de l’immersion totale au sein du différent, de l’antinomie à son monde qu’il rencontre face aux œuvres d’arts non occidentales: « J’ai toujours aimé être un étranger ». Il poursuit sa formation en intégrant l’ENA mais aujourd’hui il ne semble pas regarder pas cette période passée avec beaucoup d’enthousiasme. Il évoque l’esprit de compétition qui y régnait « j’en garde une idée de course d’obstacle assez superficielle ».

Dans un second temps il décrit ce qu’est pour lui un musée, les réalités multiples que ce mot recouvre et ce que représente le Quai Branly. Il définit le musée comme un lieu trichant avec le réel et accueillant des œuvres déracinées, qui n’ont pas pour but d’être à la base exposées dans un musée « sauf l’art contemporain » plaisante t-il. Ce qui fait le musée c’est l’effet dramaturgique, la hiérarchie qu’on impose aux œuvres en les exposant de telle ou telle façon. « Le musée crée en lui même de la beauté » : c’est un lieu d’artifice dans lequel le cadre originel ne peut être recréé. Il explique que l’installation du musée en 2006 représentait pour Jacques Chirac un geste diplomatique envers l’Afrique. Il fallait un musée à l’architecture séduisante et originale qui raconte l’autre partie de l’histoire, ne se résumant pas à l’art occidental. De plus, le musée a été construit de façon à se rappeler que c’est un lieu d’artifice, les grandes fenêtres donnant sur la tour Eiffel nous rappellent que tout ceci n’est qu’un décor.


Un décor qui accueille tout de même plus de 1 300 000 visiteurs pas an, regroupant un public assez fidèle notamment chez les provinciaux (qui représentent 1/3 des visiteurs). Il classe en trois catégories les spectateurs du musée :tout d’abord les élèves lors de sorties scolaires, puis le stéréotype de la parisienne « lisant Télérama et qui adore aller à deux heures du matin aux expos du grand palais », et finit (toujours en ricanant) « et puis la vaste majorité du musée se sont des vieux… enfin les vieilles ». La salle rie, puis il revient sur le caractère unique de la fréquentation des musées à Paris : « vous ne voyez jamais de gens seuls, décontracté au musée autre part qu’a Paris ».

 


Déçu par l’excessive visibilité de la Joconde au Louvre, au profit d’autres œuvres non européennes, Mr Martin explique que le pavillon des Sessions et le quai Branly ont réussi à faire prendre conscience que l’art africain existait bien avant la colonisation. Ils exposent des œuvres qui n’étaient auparavant jamais regardées pour elles-mêmes.

Viennent ensuite les questions autour du rôle d’un directeur de musée. Il explique tout d’abord que les missions ne sont pas les mêmes partout: aux Etats-unis ce sont dans la majorité des cas des universitaires, des docteurs ou encore des traders qui occupent ce poste. En France cela relève plus du fait d’être un animateur, un programmeur, tout en sachant que cet établissement publique est une petite administration qui nécessite donc un travail administratif, juridique et de gestion. Les questions le réorientent vers l’art primitif et son image aujourd’hui : « je trouve qu’il y a une connotation très incorrecte, un certains nombre de préjugés alors qu’on ne parle pas ainsi des primitifs italiens par exemple ».


L’art est de plus confronté à une série de menaces. Tout d’abord, il y a un phénomène de marchandisation de l’art : selon lui l’oeuvre ne doit pas être réduite à un bien de consommation. « Le fondement de l’art, c’est de vous projeter hors de vous », de s’oublier pour juste laisser nos sensations s’émouvoir devant l’oeuvre. Il déclare par d’ailleurs « les gens qui se prennent en selfie au musées me terrifient ». Il termine en revenant sur une note plus positive du marché de l’art, qu’il analyse également comme un terrain de rencontre et un instrument de paix pour arriver à des compromis sur les représentations, prenant exemple du Louvre Abu Dabi : « quand j’entendais qu’il serait impossible de représenter des femmes nues… des compromis intelligents ont émergés ainsi qu’un dialogue amical et positif! ».

En bref ce fut une rencontre dépaysante et riche en informations sur le milieu des musées. A travers son parcours et ses idées, Stéphane Martin nous ouvre le champs des possibles tout en continuant de faire vivre cette institution unique, effaçant presque les frontières et distances.

Par Nina Ayrault

Crédits: photo de couverture, Luc Boegly pour Le Parisien, 

 

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