Changer notre rapport à la connaissance

Libérez votre cerveau !

C’est par cette courte injonction qu’Idriss Aberkane a titré son second ouvrage paru en 2016.  Figure intellectuelle de plus en plus médiatisée, Idriss Aberkane est un essayiste et conférencier titulaire de trois doctorats, dont le dernier date de 2016 en sciences de gestion (ou neuroergonomie).

Le message semble clair : il nous faut libérer notre cerveau ? Mais le libérer de quoi ? Discipline très en vogue ces dernières années, les neurosciences (c’est-à-dire l’étude du cerveau) ont totalement révolutionné notre connaissance sur le fonctionnement du cerveau. La neuroergonomie en découle, et vise à optimiser l’usage que nous faisons de notre cerveau afin d’obtenir de meilleurs performance intellectuelles. Pour cela, les scientifiques se sont naturellement tournés vers les cerveaux les plus brillants afin d’observer leur activité. Idriss Aberkane prend dans ce livre l’exemple de l’allemand Rüdiger Gamm, véritable génie des mathématiques « capable de faire des divisions de nombres premiers jusqu’à la soixantième décimale de tête », qu’une équipe française a mise en imagerie cérébrale. C’est en comparant le résultat aux cerveaux de gens dits « normaux » que les chercheurs ont réalisé que le prodige utilisait le sien différemment de celui de ses pairs. Il utilise par exemple sa mémoire épisodique, sa mémoire procédurale, sa mémoire spatiale, etc… afin de répartir le poids du problème mathématique sur une zone plus grande de son cerveau, là où l’écrasante majorité de la population en est aujourd’hui incapable. Ce que beaucoup pourraient être tentés de justifier par un génie inné et inaccessible aux masses, la neuroergonomie nous affirme le contraire.

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Nous apprenons de la mauvaise façon

A l’école, c’est la mémoire de travail qui est utilisée, mais celle-ci sature après 15 secondes. Là où le cerveau devrait répartir une connaissance sur différentes aires cérébrales pour mieux l’assimiler, l’école n’en entraine qu’une infime partie. De ce fait, nous sommes très loin de l’utiliser de façon optimale. Pour autant, cela n’est pas irréversible. Sur le long terme, former les futurs professeurs à l’aide des nouvelles connaissances neuroscientifiques permettrait de démocratiser des façons de faire nouvelles qui ne sauraient se diffuser ailleurs que par l’école. Il faut savoir que le format de l’école actuelle n’a pas profondément changé depuis l’époque napoléonienne, même s’il est évident que les contenus ont évolué et que des progrès pédagogiques ont été effectués (grâce à la transversalité notamment). Mais nous pouvons déjà commencer à changer notre façon d’apprendre à court terme. On sait grâce aux neurosciences que l’apprentissage est fonction du temps et de l’attention. Or, l’école étant obligatoire, le temps est une donnée relativement fixe. C’est l’attention qui fait donc la différence. Cette dernière dépend elle-même d’une autre variable : l’amour. Il ne s’agit bien entendu pas de l’amour au sens restreint du terme, celui que nous utilisons quotidiennement, mais de l’amour dans son sens littéral, c’est-à-dire le simple fait d’aimer, que ce soit quelqu’un mais aussi quelque chose, une activité, une philosophie, à des degrés divers et variés. Autrement dit, on apprend beaucoup mieux lorsqu’on aime ce que l’on fait. Cela paraît certes évident, pourtant cela ne concerne pas une grosse partie des élèves dans le système éducatif. De fait, l’école n’est que très peu compétitive pour attirer l’attention des élèves à l’ère des jeux vidéo et de l’internet. Difficile de le reprocher aux professeurs, ceux-ci sont formés à la transmission  de savoirs et cela de manière pédagogique, mais faire aimer une discipline à l’élève ne s’apprend pas. C’est d’ailleurs précisément ce qui distingue les « bons » professeurs des professeurs « normaux » au sens de l’élève, car aimer telle ou telle discipline n’est pas une donnée naturelle et fixe, cela se construit.

Pour montrer le paradoxe qu’est l’école actuellement, Idriss Aberkane prend l’exemple d’un buffet à volonté. Naturellement, chacun d’entre nous prendrait un immense plaisir dans une telle situation. Mais imaginez désormais que des règles soient mises en places, et que celles-ci vous obligent à manger absolument l’ensemble du buffet, et que ce qui n’a pas été mangé sera à payer. Si l’on remplace la nourriture par de la connaissance, l’appétit nutritionnelle par l’appétit naturel pour la connaissance et la facture par la note, on obtient exactement le fonctionnement de l’école. On voit ainsi, à travers cet exemple, que le simple fait de changer de règles du jeu transforme ce qui s’apparente à un paradis en quelque chose qui se rapproche bien plus de l’enfer. Les termes sont certes forts, mais à dessein puisque l’habitude nous fait considérer un tel système comme normal alors qu’il bride de manière conséquente nos performances scolaires. Il apparaît comme tout à fait contradictoire que l’institution scolaire, qui vise à transmettre des savoirs, coupe « l’appétit » naturel des enfants pour la connaissance en les « gavant » sans chercher à préserver et à développer leur envie d’apprendre alors que c’est cela qui est la clé de l’apprentissage. Une fois cette contradiction énoncée, il est plus simple de comprendre une partie des lacunes de notre système éducatif.

Un mauvais rapport à la connaissance

Nous l’avons vu, nous apprenons de la mauvaise façon. Mais une autre chose est problématique, c’est l’image que nous accordons à la connaissance et au système éducatif en général. Si chacun, à la naissance, est naturellement curieux pour comprendre le monde qui l’entoure, il se trouve que cette envie est bien souvent bridée voire éteinte. On en arrive même à ce que des termes comme « intello » soient utilisés comme insultes, c’est dire l’égarement qu’il y a eu. Le désamour pour l’école et la connaissance fait presque figure de norme sociale dans certains milieux, et c’est tout à fait dramatique car la connaissance est, certes, utile pour l’exercice de professions particulières, mais elle l’est surtout pour le développement de la personne. Quand bien même l’individu n’a pas besoin de beaucoup de connaissances pour exercer son activité professionnelle, celle-ci est indispensable à la formation du citoyen. Donner plus de connaissances à un individu, c’est le rendre plus consciencieux, plus responsable, plus à même de débattre de manière argumentée (et l’on ne peut que déplorer le manque des véritables arguments, c’est-à-dire rationnels, dans de nombreux débats, sachant que parfois le débat est lui-même absent). Pour nos sociétés, une démocratisation de savoirs et de savoir-faire plus nombreux à un plus grand nombre de personnes permettrait par exemple à la démocratie de mieux fonctionner (le monde politique se caractérisant par un haut niveau technique, nombreuses sont les personnes qui ne se sentent pas aptes à parler de politique par manque de connaissances, ou au contraire d’entendre des arguments tout à fait inaudibles dans l’espace publique précisément à cause du manque de connaissance) , une meilleure utilisation de la technologie qui nous entoure (lorsque l’on comprend comment fonctionne les programmes des machines que nous utilisons quotidiennement, nous l’utilisons de manière optimale), et l’on pourrait développer la liste encore longtemps. La connaissance est véritablement essentielle à notre société, et cela serait encore plus vrai si elle n’était pas « réservée » à un nombre restreint de personnes. De plus, elle présente un autre avantage, c’est d’être immatérielle. Le désir humain étant infini, il ne peut le combler dans un monde physiquement fini. Autrement dit, le matérialisme est incompatible avec le désir humain, et l’on en voit d’ailleurs les limites écologiques depuis plusieurs dizaines d’années. Or, la connaissance, elle, est infinie. Car outre celle déjà existante qui, pour un seul être humain, est déjà colossale, celle qui nous reste à découvrir l’est d’autant plus. Le monde immatériel dont la connaissance fait partie est donc le seul susceptible de combler le désir humain. Par ailleurs, si les individus étaient plus désireux de connaissances que de biens et services physiques, l’humanité aurait déjà fait un grand pas vers un modèle économique beaucoup plus soutenable écologiquement. Inutile de développer de manière plus exhaustive la liste des bienfaits que pourrait avoir la démocratisation de davantage de connaissances dans la population, vous aurez sans doute compris (du moins nous l’espérons) que notre rapport à la connaissance n’est pas le plus pertinent pour optimiser le potentiel humain. En attendant que  les décideurs politiques réforment nos institutions scolaires, il appartient à chacun, de son côté, d’essayer de procéder différemment dans l’apprentissage et de concevoir autrement son propre rapport à la connaissance.

Pour aller plus loin dans la neuroergonomie ou dans notre rapport à la connaissance, nous vous invitons à consulter les travaux d’Idriss Aberkane.

 Livres : « Libérez votre cerveau ! », édition Robert Laffont, 2016 / « L’Âge de la connaissance », édition Robert Laffont, 2018

 Conférences :   https://youtu.be/dM_JivN3Hvl (L’économie de la connaissance, 2:17:15)   https://youtu.be/ibljlXSagMe (Comment muscler et libérer votre cerveau ? 2:57:47)

Essai sur le rapport à la connaissance par Guillaume Oppin inspiré des travaux d’Idriss Aberkane.

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